Bercy et le Trésor, matrice de la pensée unique

Nous publions, avec l’accord des auteurs, une série d’extraits du livre noir des banques. Cet ouvrage, réalisé par Attac et Bastamag et paru en 2015 aux Liens qui Libèrent, dévoile de manière édifiante les errements et dérives des grandes banques françaises. L’impunité dont ces dernières bénéficient s’explique notamment par l’emprise inédite de l’industrie bancaire et financière sur la haute fonction publique et les sphères du pouvoir politique – que la crise financière n’a paradoxalement fait que renforcer.

L’extrait qui suit revient sur le rôle joué par le ministère des Finances et sa puissante direction du Trésor, à l’heure du capitalisme financiarisé. Y sont évoqués l’influence de l’administration de Bercy et le poids de ses haut-e-s fonctionnaires – et en particulier de l’inspection générale des Finances. En dépit des alternances politiques, ielles garantissent une continuité dans les décisions prises en matière de politique économique… pour le plus grand profit des banques.

3777104[1] Pour mieux comprendre le rôle de la haute administration, et sa « capture » par le lobby bancaire, entrons dans les coulisses de Bercy, cet immense paquebot de béton qui domine la Seine et Paris. 40 kilomètres de couloirs traversent les bâtiments aux noms évocateurs – Colbert, Sully, Vauban ou Necker. Dans ces milliers de bureaux sont pilotés la politique économique de la France et la gestion de son budget.

Au cœur de cette forteresse, au 5e étage, un lieu d’influence : la direction du Trésor. Elle est en charge de secteurs primordiaux : financement de l’économie, régulation bancaire et financière, affaires économiques internationales et européennes, gestion de la trésorerie et de la dette de l’État[1]… Son rôle est central dans la gestion des crises financières ou la mise en place de réformes bancaires.

A Bercy, les hauts fonctionnaires pèsent de tout leur poids sur les décisions prises par les ministres en charge de l’Économie, des Finances et du Budget, qu’ils s’appellent Pierre Bérégovoy, Édouard Balladur, Dominique Strauss-Kahn, Christine Lagarde, Pierre Moscovici, Arnaud Montebourg ou Emmanuel Macron.

L’influence commence par les nominations au sein de ces cabinets ministériels. « Le directeur du Trésor et celui du Budget susurrent deux ou trois noms à l’oreille de leurs ministres, et il est très difficile de puiser ailleurs que dans ce petit vivier (…) C’est une des règles intangibles de la forteresse : s’il n’est pas toujours nommé par l’administration, le directeur de cabinet ne peut pas être nommé contre elle », décrivent les journalistes Thomas Bronnec et Laurent Fargues dans leur ouvrage Bercy, Au cœur du pouvoir[2] .

Les hauts fonctionnaires disposent d’un droit de veto implicite. Les différentes directions suggèrent – voire nomment –  les conseillers du cabinet. Des conseillers qui relaieront ensuite souvent les positions de leur hiérarchie administrative. « Le cabinet devient un mode de contrôle du ministre par l’administration », relèvent les journalistes. « La première tâche de la technocratie de Bercy est de façonner le cabinet à sa main pour empêcher le ministre de prendre les chemins de traverse et le faire naviguer dans les eaux claires de l’orthodoxie de la maison». La capacité à résister dépend de la personnalité du ministre et de sa capacité à s’imposer. Mais « Bercy est un boa constrictor qui entoure le ministre et peut parfois aller jusqu’à l’étouffer s’il ne résiste pas assez. »

Cette influence est décuplée par le fait que même les postes les plus importants résistent aux alternances politiques. Ici, pas de spoil system à l’américaine : on ne joue pas aux chaises musicales pour placer les fidèles à des postes-clés, en cas de changement de majorité politique.

En 2009, Ramon Fernandez, un proche de Nicolas Sarkozy passé par son cabinet à l’Élysée, est nommé au poste très stratégique de Directeur du Trésor. Il remplace Xavier Musca, lui-même nommé secrétaire général adjoint de l’Élysée (et qui deviendra plus tard dirigeant du Crédit agricole). En 2012, changement politique. Mais Ramon Fernandez est confirmé à son poste par François Hollande. Le directeur du Trésor est pourtant un acteur-clé de la diplomatie financière : il prépare les sommets internationaux – G8, G20, réunions de la Zone euro. Dans ces réunions internationales, au début du quinquennat de François Hollande, Ramon Fernandez est la voix de la France, bien plus que Pierre Moscovici, le ministre des Finances. Celui-ci a d’ailleurs choisi comme directeur de cabinet Rémy Rioux, ancien adjoint de Ramon Fernandez au Trésor. Le Trésor, au cœur du pouvoir, règne sans partage.

Jean-Pierre Jouyet, [inspecteur des Finances], directeur du Trésor de 2000 à 2004, compagnon de route de François Hollande issu de la même promotion Voltaire de l’ENA, sera aussi maintenu à son poste malgré la victoire de Jacques Chirac en 2002. « J’ai gardé exactement les mêmes positions sur la dette, le budget, l’euro. Je n’ai pas bougé d’un iota par rapport à la politique qu’on menait avec Laurent Fabius, explique-t-il. On adapte le contenu, mais à la marge[3]. Car pour l’administration de Bercy, il n’y a pas d’alternative. Une situation dont se plaint même Nicolas Sarkozy : « Si je demande l’avis de Bercy sur une idée, je connais leur réaction par cœur : ils commencent par dire que ça ne sert à rien, ensuite que ça coûte trop cher, et si j’insiste, ils disent qu’on l’a déjà fait », raconte celui qui a été ministre de l’Économie en 2004.

Au début des années 1980, la direction du Trésor, jusqu’alors grand régisseur de l’interventionnisme étatique, fait sa conversion libérale[4]. Une sorte d’osmose se développe avec le secteur bancaire. Dans les années 1970-1980, trois directeurs du Trésor – Jacques de Larosière, Michel Camdessus, Jean-Claude Trichet – défendront des politiques qui font le bonheur des financiers. Une illustration parmi d’autres de cette mutation idéologique : inspecteur des Finances, Jean-Charles Naouri quitte le Trésor en 1982 pour aller préparer la libéralisation des marchés financiers au sein du cabinet de Pierre Bérégovoy. Il deviendra ensuite associé-gérant au sein de la banque Rothschild, puis PDG du groupe Casino. La nouvelle « pensée Trésor » s’impose, présentée sous couvert de « neutralité technique » comme une vérité incontestable et intangible, dont seuls les «sachants» pourraient comprendre la complexité. Une «orientation clairement ultralibérale», tranche Arnaud Montebourg en 2012, fustigeant un Trésor «toujours réticent», «pas loyal avec la pensée du gouvernement»[5].

L’influence du Trésor ne faiblit pas. En 2008, au cœur de la crise financière et du sauvetage des banques, c’est Bercy qui est aux commandes. Trois inspecteurs des Finances – Stéphane Richard à Bercy, François Pérol à l’Élysée, Antoine Gosset-Grainville à Matignon – pilotent au sein des cabinets le plan de soutien aux banques, diffusé le 13 octobre 2008. Les responsables politiques font une confiance aveugle au Trésor, sur ce sujet hautement technique, et suivent ses préconisations. Les fonctionnaires de Bercy se lancent dans l’orfèvrerie financière. En dernier ressort, c’est François Pérol (ex et futur banquier, aujourd’hui à la tête du groupe BPCE), à l’Élysée, qui tranche sur les montants. Et les banques, bien sûr, ont leur mot à dire, que ce soit pour un plan de soutien ou pour une réforme bancaire.

« Il ne me semble pas anormal que les responsables politiques me demandent mon opinion, explique Michel Pébereau, ex-PDG de BNP et « parrain » de la haute finance. BNP Paribas est l’une des plus grandes banques du monde, et je dirige des banques depuis que j’ai privatisé le CCF en 1987. J’ai été pendant quatre ans président de la Fédération bancaire européenne et pendant douze ans membre du conseil consultatif international de la Fed de New York. J’ai la faiblesse de croire que cela m’autorise à avoir un avis éclairé sur la réforme de la réglementation bancaire, à Paris ou à Bruxelles.[6]» Un avis éclairé et bien sûr totalement désintéressé !

En 2012, c’est aussi le Trésor qui torpille la Banque publique d’investissement (BPI), un des grands projets du quinquennat de François Hollande. La portée de celle-ci sera sérieusement réduite. Avec seulement 30 milliards d’euros de fonds propres, elle est sous-dimensionnée pour réellement donner un coup de pouce au financement de l’économie. L’affaire a mal démarré lorsque le ministre des Finances, Pierre Moscovici, confie une mission de conseil pour le lancement de la BPI à un associé de la banque Lazard, Matthieu Pigasse (par ailleurs copropriétaire du groupe de presse Le Monde). Mais c’est encore le Trésor qui donne le coup fatal pour enterrer cette réforme. Nicolas Sarkozy s’était déjà battu avec Bercy, pour tenter de créer un fonds de 250 à 300 milliards d’euros. Un projet que le Trésor fait capoter, comme d’autres outils financiers de l’État, jugés trop chers et incompatibles avec le libéralisme de rigueur, seule orthodoxie valable.

En 2013, c’est encore le Trésor qui mène bataille contre la taxe sur les transactions financières, autre promesse de la campagne présidentielle de François Hollande. Sous influence de son administration, le ministre Pierre Moscovici, qui reprend en main les négociations après la démission de Jérôme Cahuzac, juge « excessive » la proposition de la Commission européenne.

Bercy fait la pluie et le beau temps. « Quand la machine Bercy est opposée à une décision, elle a les moyens de la neutraliser ou de la détourner », analyse Henri Guaino[7], ex-conseiller de Nicolas Sarkozy. Et tous les moyens sont bons. « Le Trésor est passé maître dans l’art de faire fuiter les projets pour mieux les porter ou les tuer…, décrit Martine Orange[8], journaliste à Médiapart. Avant même qu’elle ne soit annoncée, Ramon Fernandez avait fait savoir son opposition à une grande réforme fiscale, jugée impossible. »

Omniprésents, influents, ces hauts fonctionnaires se pensent comme les gardiens des intérêts de la France. Et surtout d’une certaine orthodoxie. D’autres diraient de la pensée unique.

Extraits du chapitre 18 du Livre noir des banques, écrit par Agnès Rousseaux

[1]  A travers l’Agence France Trésor

[2]  Thomas Bronnec et Laurent Fargues, Bercy, Au cœur du pouvoir. Enquête sur le ministère des Finances, Editions Denoël, 2011.

[3]  Cité par Thomas Bronnec et Laurent Fargues, Bercy, Au cœur du pouvoir. Enquête sur le ministère des Finances, Editions Denoël, 2011, p.25.

[4]  Voir Yves Mamou, Une machine de pouvoir, la direction du Trésor, La Découverte, 1988.

[5] « Montebourg à la chasse au Trésor ! », Marianne, 9 octobre 2012.

[6] Cité par Thomas Bronnec et Laurent Fargues, Bercy, Au cœur du pouvoir. Enquête sur le ministère des Finances, Éditions Denoël, 2011.

[7] Cité par Adrien de Tricornot, Mathias Thépot, Franck Dedieu, Mon amie, c’est la finance !, Comment François Hollande a plié devant les banquiers, Éditions Bayard, 2014.

[8] « Matignon s’attaque à la citadelle de Bercy », Médiapart, 21 novembre 2013.