Trésor et inspection générale des Finances, la caste des pantouflards

Dans la suite de la série entamée la semaine dernière, nous publions un nouvel extrait du livre noir des banques. Ce passage revient sur les allers retours incessants entre la haute administration de Bercy et les grandes banques. Et cite quelques cas emblématiques de pantouflage, dont les énarques de l’inspection générale des Finances se sont fait une spécialité. A la clé : collusion, consanguinité et conflits d’intérêts…

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Lorsqu’on évolue dans les hautes sphères de la direction du Trésor, et qu’on appartient à la «nouvelle noblesse de robe du cinquième étage de Bercy»[1], on a de grandes chances de finir sa carrière au sein d’un établissement bancaire et de bénéficier de ses niveaux de rémunération stratosphériques. Cela crée des liens structurels, une proximité, voire une consanguinité, avec la finance, qui se ressent dans les décisions quotidiennes.

Au sein du Trésor, un groupe incarne plus que les autres cette proximité : l’inspection générale des Finances (IGF). Pour faire partie de ce corps de l’élite administrative, une institution vieille de deux siècles, il faut réussir l’ENA et sortir « dans la botte », c’est-à-dire dans les premiers. L’inspection, rattachée au ministre des Finances, compte peu d’élus. Seules 1217 personnes (dont 35 femmes) sont passées par l’IGF entre 1801 et 2009. Ils sont quelques centaines en activité.

Élite parmi l’élite, promis aux plus hauts postes de l’administration, ils sont pourtant 44 % à travailler aujourd’hui dans le secteur privé, selon un décompte établi par Ghislaine Ottenheimer, auteur d’un ouvrage de référence sur le sujet[2]. Avec une très grande prédilection pour le secteur bancaire : en 2004, sur 290 inspecteurs encore « actifs », 72 travaillent dans le secteur des banques et assurances, recense Ghislaine Ottenheimer[3] ! La plupart sont « détachés » ou « en disponibilité » au sein des banques, conservant leur statut pour un éventuel retour ultérieur dans la fonction publique, confortable matelas de sécurité.

Pourquoi un tel intérêt pour le secteur financier ? Une partie des hauts fonctionnaires du Trésor, inspecteurs des Finances, voit leur carrière plafonner vers 45 ans. Aller pantoufler dans les grands établissements bancaires, c’est l’ouverture de perspectives professionnelles, et la garantie d’un salaire multiplié au moins par 10 ! Difficile dans ces conditions de ne pas intérioriser, dès le début de leur carrière, les préférences de leurs futurs employeurs. Un véritable syndrome de Stockholm : ces hauts fonctionnaires deviennent otages consentants des banques. Celles-ci ne se privent pas d’embaucher à tour de bras les inspecteurs des Finances.

Rien qu’à BNP-Paribas, sans compter les membres du Conseil d’administration et les présidents honoraires, ils étaient douze parmi les dirigeants en 2004. Dont Baudouin Prot, alors directeur, Jacques de Larosière, conseiller, François Villeroy de Galhau, responsable de la filiale Cetelem, qui deviendra en 2011 directeur général délégué, et Michel Pébereau, président. On retrouve des inspecteurs aussi parmi les dirigeants des autres grandes banques françaises : Frédéric Oudéa, PDG de la Société générale, François Pérol, président de Banque populaire – Caisse d’Epargne (BPCE), Pierre Mariani, patron de Dexia ou Henri de Castries, PDG d’Axa. Tous sont membres de ce « gotha de la haute fonction publique qui rappelle à bien des égards la cour de Louis XIV »[4]. Le blogueur et actuaire Olivier Berruyer[5] a opéré un autre décompte : les quatre grandes banques universelles françaises (BNP, Société générale, Crédit agricole et BPCE) emploient aujourd’hui 77 énarques. Au total, ils sont 300 à exercer dans le secteur financier en 2012.

Avant de partir pantoufler dans le secteur bancaire, le passage dans un cabinet ministériel est une étape-clé de la carrière des inspecteurs des Finances. Surtout pour ceux qui aspirent à grimper au sommet de la pyramide. Le parcours-type est d’ailleurs tout tracé : « Quatre ans à un poste d’adjoint, deux ans de mobilité à l’extérieur de Bercy, retour dans le ministère comme chef de bureau, puis passage au cabinet du ministre et ensuite nomination comme sous-directeur [6]» !

François Villeroy de Galhau, directeur général délégué de BNP, a ainsi été directeur de cabinet de Dominique Strauss-Kahn à Bercy. Gilles Grapinet, après avoir été conseiller de Jean-Pierre Raffarin à Matignon, puis directeur de cabinet du ministre des Finances Thierry Breton, est devenu directeur de la stratégie du Crédit Agricole. Pierre Mariani, directeur de cabinet de Nicolas Sarkozy au ministère du Budget dans les années 90, rejoint ensuite BNP-Paribas, puis prend la tête de la banque Dexia en 2008. Sous sa direction, en 2011, la banque réalise d’ailleurs une perte record de plus de 11 milliards d’euros… Sans que cela n’affecte en rien sa carrière !

La pratique n’est pas nouvelle : Jean-Marie Messier, lui aussi inspecteur des Finances, devient conseiller en charge des privatisations au sein du cabinet de Premier ministre Édouard Balladur à la fin des années 80. Puis associé au sein de la banque d’affaires Lazard, avant de devenir PDG de Compagnie générale des eaux, transformée en Vivendi. Un parcours similaire à celui de Jean-Charles Naouri, inspecteur des Finances devenu associé-gérant chez Rothschild (puis PDG de Casino), après un passage comme directeur de cabinet de Pierre Bérégovoy de 1982 à 1986, au ministère des Affaires sociales, puis de l’Économie et des Finances, où il a été l’artisan de la déréglementation des marchés financiers et boursiers.

En 2007, pour constituer son cabinet à l’Élysée, Nicolas Sarkozy fait son marché dans ce vivier de l’inspection générale des Finances. Presque tous ses conseillers économiques viennent de Bercy. Objectif : tenter de contrecarrer l’influence de la forteresse. Tout en faisant de son cabinet une sorte de « Bercy bis »… L’inspecteur des Finances François Pérol, banquier d’affaires chez Rothschild, est nommé secrétaire général adjoint de l’Élysée. Il sera choisi pour diriger le groupe BPCE en 2009. Et remplacé par un autre inspecteur des Finances et directeur du Trésor, Xavier Musca, qui sera ensuite nommé directeur général délégué au Crédit agricole. Emmanuel Moulin, ex-chef de bureau adjoint au Trésor, est nommé conseiller économique à l’Élysée, après un passage par la banque Citigroup. Il ne s’agit plus seulement de fonctionnaires partis pantoufler dans le secteur privé, mais d’allers-retours incessants entre haute administration, cabinets ministériels et banques privées.

Consanguinité  et conflits d’intérêts

Pour les inspecteurs des Finances, le départ vers le privé se fait de plus en plus tôt : à 35 ans, ils sont nombreux à avoir bouclé leurs valises. Certains quittent même le secteur public au bout de quatre années. Travailler encore à Bercy à 40 ans, sans bonus ni stock-options, devient le signe d’un échec professionnel patent ! Pire que de ne pas arborer de Rolex ! Les envies de prendre le large seraient décuplées par une incapacité de l’État à proposer des évolutions de carrière satisfaisantes : après avoir exercé dans un cabinet, beaucoup, de retour dans la fonction publique, se retrouvent sur un strapontin, gérant des missions trop peu intéressantes, affirment ceux qui choisissent de partir. Pour le plus grand bonheur des banques, qui les recrutent à la fois pour leurs compétences, leur connaissance des mécanismes de l’État, mais aussi leur carnet d’adresses et leurs réseaux.

Les plus courtisés ? Les anciens directeurs adjoints du cabinet du ministre de l’Économie. Ils ont en charge la supervision de l’Agence des participations de l’État, qui gère les investissements de l’État français dans des entreprises jugées stratégiques. Un point névralgique, qui permet l’accès à une mine d’informations. « Une sorte de caverne d’Ali Baba pour les banquiers d’affaires »[7]. Pour les banques, c’est la garantie d’avoir un point d’entrée lors des futures acquisitions, cessions, ouvertures du capital ou privatisations, des grandes entreprises publiques ou celles dont l’État est actionnaire – EDF, GDF, France Telecom, Air France, Renault, Thalès…

Pour la banque d’affaires qui saura se positionner sur le marché du conseil, auprès de ces entreprises, cela signifie de juteuses commissions à la clé. D’où l’intérêt de connaître leurs dirigeants et leurs stratégies… A l’image de Mathieu Pigasse, administrateur civil au ministère de l’Économie et des Finances, puis directeur adjoint au sein du cabinet de Laurent Fabius, qui s’est vu offrir un pont d’or par la banque Lazard, dont il est aujourd’hui le patron en France. Comme la banque Lazard, Rothschild recrute activement d’anciens membres de cabinets ministériels et hauts fonctionnaires de Bercy – bien utiles pour prodiguer avis et conseils lors de contrats impliquant l’État actionnaire.

Dans ces allers-retours entre fonction publique, secteur bancaire et cabinets, personne ne semble se soucier des éventuels conflits d’intérêts. Comment Jean-Pierre Jouyet, qui a été directeur adjoint du cabinet du Premier ministre Lionel Jospin, et secrétaire d’État du gouvernement Fillon, a-t-il pu immédiatement après avoir été responsable de la régulation bancaire en tant que directeur du Trésor de 2000 à 2004, devenir dirigeant de la banque Barclays-France en 2005 ? Puis président de l’AMF, instance chargée de la surveillance des marchés financiers ?

Autre cas emblématique : François Pérol, inspecteur des Finances et directeur adjoint au cabinet du ministre de l’Économie de 2002 à 2004. Il est embauché en 2005 par la banque Rothschild, pour laquelle il traite de dossiers dans lesquels il était impliqué à Bercy. Il dispense notamment ses conseils au PDG de Banques populaires lors de la création de Natixis, filiale des Banques populaires et des Caisses d’Épargne. Après cet intermède bancaire, François Pérol devient secrétaire général adjoint de l’Élysée en 2007, et se retrouve à piloter, en lien avec Bercy et Matignon, la fusion des Banques populaires et des Caisses d’Épargne, qui donne naissance au groupe BPCE. Mais bien sûr, de conflit d’intérêts il n’est pas question ! Le président Nicolas Sarkozy, très inspiré, demande en février 2009 que la direction de la future BPCE soit confiée… à François Pérol ! Une exigence non négociable, affirme le président de la République aux patrons des deux banques, s’ils veulent que l’État injecte 5 milliards d’euros dans la fusion. La convocation à l’Élysée passe mal.

Autre petit « détail » : la Commission de déontologie n’a pas donné son accord pour ce parachutage. Il est pourtant interdit pour un fonctionnaire de travailler pour une entreprise qu’il a surveillée ou conseillée, dans les trois années suivant son passage dans le privé. Quelques jours avant la nomination de François Pérol, le secrétaire général de l’Élysée, Claude Guéant, met un coup de pression au président de la commission de déontologie. Et Nicolas Sarkozy feint devant les journalistes, d’avoir entre les mains la décision favorable de la commission, alors qu’il n’en est rien[8]. François Pérol a été mis en examen en février 2014 pour prise illégale d’intérêts concernant cette nomination controversée, par le juge Roger Le Loire, suite à une plainte de l’association de lutte contre la corruption Anticor. L’enquête est toujours en cours.

Autre cas emblématique : Nicolas Namias. Enarque, il travaille en 2004 au Trésor, et en 2008 à un poste de direction au sein du groupe BPCE. Puis il revient au cœur de l’État et conseille le Premier ministre Jean-Marc Ayrault. Il sera notamment référent sur la loi de séparation bancaire à Matignon. Avant de repasser dans le privé comme on change de crèmerie : depuis juin 2014, il dirige la stratégie de Natixis, la banque d’affaires du groupe BPCE. Comme si de rien n’était !

Autre exemple : Emmanuel Macron, inspecteur des Finances, sorti de l’ENA en 2004, est parti entre 2008 et 2012 pantoufler au sein de la banque Rothschild. Il occupera ensuite le poste de secrétaire général adjoint de l’Élysée et conseiller économique de François Hollande. Avant d’être nommé par Manuel Valls ministre de l’Économie ! Stéphane Richard, PDG de France Télécom, a confessé son « coup de foudre » pour celui dont il disait : « Emmanuel Macron est notre relais, notre porte d’entrée auprès du président »[9]. Un conseiller trop proche des patrons et de la finance ? Non, pas assez, semble penser François Hollande. A son départ en 2014, il est remplacé au poste de conseiller par Laurence Boone, ex-chef économiste Europe au sein de Bank of America Merrill Lynch, fonction qu’elle a également exercée au sein de la banque Barclays Capital France. Deux semaines avant sa nomination, Laurence Boone, chroniqueuse pour L’Opinion, quotidien « libéral et pro-business », y publie une tribune virulente, intitulée « Arrêtons le massacre ! ». Elle y fustige le « bilan économique désastreux » du gouvernement, les trop faibles baisses des « coûts du travail ». Les « marchés » veulent un plan d’ajustement budgétaire pour corriger « l’inefficacité » de notre modèle social, explique-t-elle. « Une réforme du marché du travail qui viserait à accroître l’employabilité plutôt qu’à protéger à l’extrême ceux qui ont déjà un emploi »...

Le parcours de la nouvelle directrice générale de la Fédération bancaire français, Marie-Anne Barbat-Layani, est éloquent. Inspectrice des Finances, après un passage à la direction du Trésor, elle participe alternativement à des cabinets ministériels de gauche puis de droite : d’abord conseillère de Christian Sautter, éphémère ministre des Finances socialiste, en 2000, puis directrice adjointe du cabinet du Premier ministre, François Fillon, en charge des questions économiques et financières, en 2010-2012. Entre temps, après un nouveau passage à la Direction du Trésor, notamment comme sous-directrice au bureau « Banques et Financements d’intérêt général », elle assume pendant trois ans la fonction de directrice générale adjointe de la Fédération nationale du Crédit agricole.

Ainsi en va-t-il de ces inspecteurs des Finances et hauts fonctionnaires, acquis à la cause de la finance bien avant d’y mettre les pieds, qui partent pantoufler dans les banques. Parfois, les banquiers eux-mêmes deviennent conseillers du prince, peu enclins à recadrer la finance débridée. Certains se mettent indifféremment au service de l’UMP et du Parti socialiste, sans aucune gêne semble-t-il. L’intérêt général n’a qu’à bien se tenir…

Extraits du chapitre 18 du Livre noir des banques, écrit par Agnès Rousseaux

[1] « Matignon s’attaque à la citadelle de Bercy », Médiapart, 21 novembre 2013.

[2] Ghislaine Ottenheimer, Les Intouchables, Grandeur et décadence d’une caste : l’inspection des Finances, Albin Michel, 2004.

[3] Ils sont 65 en 2004 à travailler au Service de l’Inspection, 46 dans l’administration dont 21 à Bercy, 13 dans les cabinets ministériels, 27 dans les entreprises publiques, et 122 dans le secteur privé (dont 60 % dans le secteur de la banque-assurance).

[4] Ghislaine Ottenheimer, Les Intouchables, Grandeur et décadence d’une caste : l’inspection des Finances, Albin Michel, 2004

[5]  http://www.les-crises.fr/enarchie-bancaire/

[6] Thomas Bronnec et Laurent Fargues, Bercy, Au cœur du pouvoir. Enquête sur le ministère des Finances, Éditions Denoël, 2011.

[7] Thomas Bronnec et Laurent Fargues, Bercy, Au cœur du pouvoir. Enquête sur le ministère des Finances, Éditions Denoël, 2011.

[8]  Lire « L’affaire Pérol, une plongée dans le système Sarkozy à l’Élysée », Le Monde, 19 février 2014.

[9] « Macron, ce chouchou des patrons qui succède à Montebourg », Challenges, publié le 4 septembre 2012, mis à jour le 27 août 2014.