Pantouflage en Europe : le capitalisme de connivence

Nous  achevons notre série sur le livre noir des banques avec un dernier extrait sur le pantouflage dans les milieux politiques européens (« revolving doors » en anglais). Une pratique répandue, comme l’a montré le cas récent de José-Manuel Barroso : au terme de leur mandat, des femmes et hommes politiques rejoignent le privé pour vendre une influence acquise dans le public. Symétriquement, il arrive qu’on fasse appel, pour contrôler ou réformer la finance… à d’anciens banquiers.

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En Europe, les allers-retours se multiplient entre politique et finance. Nombreux sont les responsables politiques qui se reconvertissent dans le secteur bancaire. « Socialistes » convertis à la finance, certains passent d’une Internationale à une autre[1]. Comme l’ex-chancelier allemand Gerhard Schröder, devenu conseiller de la banque Rothschild, en 2006. Ou l’ancien premier ministre britannique Tony Blair, embauché comme conseiller de l’assureur suisse Zurich Financial Services et de la banque états-unienne JPMorgan. « La solution à nos problèmes n’est pas de pendre vingt banquiers », affirme Blair[2]. Certes, mais de là à travailler pour eux !

Autres exemples : l’ex-chancelier autrichien Wolfgang Schüssel et l’ancien Premier ministre italien Giuliano Amato conseillent le fonds d’investissement Investcorp (Bahreïn). Peter Mandelson, ancien ministre britannique et Commissaire européen au commerce, a été nommé président de la branche internationale de la banque Lazard.

La liste ne s’arrête pas là ! Luc Frieden, ministre des Finances du Luxembourg jusqu’à décembre 2013, est nommé en 2014 vice-président de la Deutsche Bank, la plus grosse banque allemande. Il est chargé de conseiller le comité de direction sur les affaires européennes et internationales, et sur les réglementations. Réglementations qu’il a lui-même contribué à mettre en œuvre ! « Ces cinq dernières années, il a représenté le Luxembourg lors du Conseil européen des ministres des Finances (ECOFIN et de l’Eurogroupe) et a participé à la stabilisation de la zone euro et la mise en forme de l’union bancaire européenne », précise la banque.

En 2013, Luc Frieden a également présidé le Conseil des gouverneurs du FMI et de la Banque mondiale. Question : peut-on être recruté par une grande banque privée moins d’un an après avoir quitté un gouvernement ? Après quinze ans passés au poste de ministre du Budget d’un paradis fiscal ? Un autre vice-président de la Deutsche Bank, Caio Koch-Weser, a été ministre-adjoint des Finances en Allemagne, en charge de la finance internationale et des marchés financiers, de 1999 à 2005.

Dans le sens inverse, ce système de revolving doors (« portes tournantes »), très répandu aux États-Unis, touche aussi les instances de contrôle et de régulation. Des banquiers se retrouvent à la tête des organes ou commissions chargés d’assurer la surveillance de secteur bancaire ou d’élaborer de nouvelles règles pour la finance.

Fin 2013, une affaire concernant le « gendarme de la bourse », l’Autorité des marchés financiers (AMF), montre ainsi la négligence des dirigeants politiques. Le ministre des Finances, Pierre Moscovici, procède à des nominations pour la Commission des sanctions de l’AMF. Cette commission instruit les dossiers, enquête et décide des sanctions sur les fraudes et manipulations présumées du secteur bancaire et financier.

Problème : le ministre choisit notamment pour cette mission une responsable d’UBS, Françoise Bonfante. Elle est responsable depuis 2010 de la filière Risques de la banque suisse UBS, et a été pendant quinze ans (de 1995 à 2010) directrice de la conformité à UBS France et Europe. Elle était donc chargée de faire respecter par la banque les lois et réglementations. Or UBS France est condamnée en juin 2013 à une amende de 10 millions d’euros, pour « laxisme » dans le contrôle de pratiques commerciales susceptibles de relever du blanchiment de fraude fiscale.

Selon l’Autorité de contrôle prudentiel (ACP), qui surveille l’activité des banques, UBS avait été informée de « graves soupçons » concernant la possible implication de son réseau commercial « dans la facilitation d’opérations susceptibles d’être qualifiées de démarchage illicite et de blanchiment de fraude fiscale ». La responsable du respect des réglementations dans une telle banque est-elle la mieux placée pour siéger dans une commission de surveillance des fraudes bancaires ? Suite aux réactions indignées de parlementaires et de lanceurs d’alerte, ex-salariés d’UBS à l’origine de l’instruction judiciaire en cours concernant la banque suisse, le ministre des Finances a demandé à Françoise Bonfante de démissionner de cette commission de l’AMF.

Dans un autre registre, en 2011, Mario Draghi, gouverneur de la Banque centrale d’Italie, a pris la tête de la Banque centrale européenne (BCE), pour huit ans. De 2002 à 2005, il a été dirigeant de la banque Goldman Sachs, en tant que vice-président international chargé de l’Europe. « Saura-t-il combattre aujourd’hui ce qu’il a hier promu et qu’il n’a jamais critiqué ? », demandent alors les eurodéputés Pascal Canfin (EELV) et Pervenche Berès (PS) dans une tribune. Pour éviter une nouvelle crise financière, sera-t-il capable d’interdire certaines pratiques, « justement inventées par Goldman Sachs et ses conseillers » ? Est-il vraiment le mieux placé pour se battre contre les dérives et l’opacité des marchés, domaine dans lequel Goldman Sachs semble exceller, alors que la BCE est désormais le superviseur unique des grandes banques en Europe ?

Autre situation : en 2008, Jacques de Larosière, ancien directeur du Trésor, est choisi pour présider aux travaux sur les banques pour la Commission européenne, et rédiger un rapport sur la supervision financière. Il est alors conseiller du président de BNP Paribas. Ce qui ne semble visiblement pas déranger les dirigeants européens. Ceux-ci choisissent d’ailleurs des dirigeants du secteur financier pour des missions de sauvetage ou d’expertise : Antonio Borges, de Goldman Sachs, au Portugal ; Jean Lemierre (BNP Paribas [et inspecteur général des Finances]) en Grèce ; Peter Sutherland (Goldman Sachs) en Irlande…

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Pour changer le système, sans doute faut-il pourtant commencer par changer les acteurs. Cloisonner le monde de la finance de celui de la haute administration ou des cabinets ministériels, empêcher ces allers-retours incessants. Renforcer les règles contre le pantouflage, davantage surveiller les parcours des hauts fonctionnaires, dont l’influence peut être si décisive. Interdire d’exercer pendant au moins trois ans dans un établissement bancaire ou financier dont on a eu en charge la supervision, semble être le minimum ! De même, il devrait être interdit de retourner travailler dans l’administration pendant au moins trois ans, après le départ d’une institution financière. Une Commission de déontologie ne suffit pas : pourquoi ne pas créer un « commissaire aux conflits d’intérêts », comme il en existe au Canada depuis 2007, capable de s’autosaisir des dossiers, de recevoir des alertes de la part des citoyens, et d’enquêter sur des abus potentiels ? Mettre un terme à la capture sociologique de la haute administration, à la capture idéologique des responsables politiques est urgent. Sans quoi il semble totalement vain d’espérer de réelles réformes pour mettre la finance sous contrôle.

Extraits du chapitre 18 du Livre noir des banques, écrit par Agnès Rousseaux

[1]  Geoffrey Geuens, « Les marchés financiers ont un visage », Le monde diplomatique, mai 2012.

[2] Cité par Marc Roche, Les banksters, Albin Michel, 2014.