Barroso à Goldman Sachs : l’arbre qui cache la forêt

Vendredi 8 juillet, la banque d’affaires américaine Goldman Sachs a annoncé avoir engagé l’ancien président de la Commission européenne José Manuel Barroso pour la conseiller. Cette annonce a provoqué de vives réactions. Pour Jean Quatremer, correspondant de Libération à Bruxelles, ça n’est pas moins qu’un «bras d’honneur à l’Europe». Dans son interview du 14 juillet, François Hollande a quant à lui jugé «moralement inacceptable» le recrutement de l’ancien président de la Commission par Goldman Sachs. Ce pantouflage spectaculaire est pourtant un arbre qui cache la forêt : à la Commission comme dans la fonction publique française, de tels allers retours entre administration et grandes entreprises sont monnaie courante.

José Manuel Barroso rejoint Goldman Sachs comme président non exécutif. (Crédits : Reuters)

En acceptant de rejoindre Goldman Sachs, José Manuel Barroso aurait «gravement affaibli l’Europe communautaire et ses institutions» si l’on en croit Jean Quatremer. Le pantouflage de l’ancien président de la Commission est pourtant loin d’être un cas isolé. De nombreux autres exemples témoignent de la porosité entre les institutions européennes et le monde des affaires.

A commencer par celui de l’ancienne commissaire européenne « chargée de la stratégie numérique » Neelie Kroes. Membre éminente des deux précédentes commissions, elle a rejoint en mai 2016 la plateforme de réservation de voitures avec chauffeur Uber. « En d’autres termes, l’ex-plus haute fonctionnaire européenne chargée de réguler l’activité d’Uber travaille désormais comme lobbyiste pour Uber » note le Monde diplomatique.

Viviane Reding, commissaire de 1999 à 2014 (chargée de l’éducation, des médias puis de la justice) est quant à elle devenue administratrice de la société d’extraction minière Nyrstar, de la Fondation Bertelsmann et du groupe Agfa-Gevaert[1].

En février 2010, quatre mois à peine après la fin de leur mandat, six des treize commissaires de la Commission Barroso I (2004-2009) avaient déjà rejoint le secteur privé[2]. L’Irlandais Charlie McCreevy, ex-commissaire au Marché intérieur et Services, pointait déjà chez la compagnie aérienne Ryanair. Il avait également rejoint le Conseil d’administration de la banque londonienne NBNK Investments PLC.

La Bulgare Meglena Kouneva, ex-commissaire à la protection des consommateurs et ex-députée centriste, avait rejoint BNP Paribas. L’ancienne commissaire autrichienne Benita Ferrero-Waldner (conservatrice) venait de rejoindre le Conseil de surveillance du champion allemand de la réassurance, Munich Re. Mais le cas le plus emblématique était celui du social-démocrate allemand Günter Verheugen. L’ancien commissaire, parmi les plus puissants des années 2000, fondait en avril 2010 un cabinet de conseil en lobbying, «European Experience Company».

L’actuelle commission Juncker illustre un autre phénomène : le rétro-pantouflage. Nombre de ses membres sont issu-e-s du secteur privé : le commissaire espagnol à l’énergie et au climat, Miguel Arias Cañete, est un ancien président d’une société pétrolière (Petrologis Canarias) ; le commissaire anglais aux services financiers, Jonathan Hill (qui a démissionné suite au « Brexit ») était un ancien lobbyiste au service de la City ; le commissaire portugais chargé de la justice, Carlos Moedas, est un ancien cadre de Goldman Sachs ; la commissaire tchèque chargée de la justice, Vera Jourová, est une ancienne conseillère politique d’un milliardaire tchèque ; le commissaire maltais aux affaires maritimes Karmenu Vella, est un ancien administrateur du géant du jeu d’argent (Betfair) et d’une entreprise maltaise de tourisme ; enfin Pierre Moscovici, commissaire aux affaires économiques et financières, a été, jusqu’en 2012, le vice-président du Cercle de l’industrie, lobby d’affaires[3].

Mais le cas le plus emblématique de rétro-pantouflage est sans doute celui de Mario Draghi, ancien président de Goldman Sachs Europe, qui a pris en juin 2011 la tête de la Banque centrale européenne. Il présidait la banque d’affaires américaine au moment où cette dernière, dans les années 2000, aidait la Grèce à maquiller ses comptes publics.

Jean Quatremer oppose à José Manuel Barroso la figure de Jacques Delors, qui serait le champion de l’intérêt général européen. Président de la Commission de 1985 à 1995, celui-ci n’a certes pas rejoint le secteur privé. Mais, cela ne l’a pas empêché de travailler main dans la main avec la Table ronde des industriels pour élaborer l’Acte unique – et de se vanter de cette proximité. En septembre 1991, dans l’émission « la Marche du siècle », Delors explique ainsi : « Lorsque j’ai lancé en 1984-1985, le projet de grand marché, la Table Ronde des Industriels a soutenu ce projet. […] nous avons bien besoin de cette poussée salutaire[4]».

Lors de la présentation de son Livre blanc sur la croissance, la compétitivité et l’emploi en 1993, Delors remercie en outre le groupe de pression pour son soutien pendant les préparations[5]. Sans surprise, le Livre blanc préconisait des solutions portées de longue date par le lobby industriel : déréglementation, flexibilité du marché du travail, investissements dans l’infrastructure des transports et compétitivité internationale[6].

On le voit, la fable qui consiste à présenter José Manuel Barroso comme un mouton noir au sein d’institutions européennes ayant vocation à défendre « l’intérêt communautaire » ne tient pas. La proximité entre la Commission ou la Banque centrale européenne et les milieux d’affaires est structurelle, comme en témoignent les exemples cités précédemment.

Par ailleurs, le phénomène n’est pas exclusivement européen. François Hollande a beau jeu de juger «moralement inacceptable» le recrutement de l’ancien président de la Commission par Goldman Sachs : les allers retours sont incessants entre Bercy, et en particulier la direction du Trésor, et les grandes banques françaises (lire Trésor et inspection générale des Finances, la caste des pantouflards).

En mai 2016, le directeur du Trésor Bruno Bézard rejoignait le fonds d’investissements chinois Cathay Capital. Ce pantouflage n’a pas été condamné par le chef de l’Etat. Au contraire, celui qui était un des plus haut-e-s fonctionnaires de Bercy était récompensé par Michel Sapin et recevait les insignes d’officier de l’ordre du Mérite[7]. Emmanuel Macron, ancien banquier d’affaires devenu ministre des Finances, illustre quant à lui les rétro-pantouflages qui ont cours entre Bercy et le milieu financier.

Certains cris d’orfraie suscités par le pantouflage de José Manuel Barroso relèvent ainsi d’indignations bien hypocrites…. Le recrutement l’ancien président de la Commission par Goldman Sachs est en fait l’expression – certes bruyante – d’une collusion par ailleurs largement admise entre le milieu des affaires et la fonction publique, en France comme en Europe.

Frédéric Lemaire

PS : Une pétition a été lancée pour dénoncer la collusion entre les institutions européennes et les milieux d’affaires.

Il est possible de la signer ici : Barroso, don’t sell our public interest to Goldman Sachs

Notes

[1] Vicky Cann, De si confortables pantoufles bruxelloises, Le Monde diplomatique, septembre 2015 https://www.monde-diplomatique.fr/2015/09/CANN/53694

[2] Gildas Jossec, Frédéric Lemaire, Ces anciens commissaires européens devenus mercenaires des lobbies, Bastamag, septembre 2010 https://www.pantouflewatch.org/2010/09/22/ces-anciens-commissaires-europeens-devenus-mercenaires-des-lobbies/

[3] Une Commission au service des multinationales, Attac France, octobre 2014 https://www.pantouflewatch.org/2014/10/15/une-commission-au-service-des-multinationales/ et Vicky Cann, De si confortables pantoufles bruxelloises, Le Monde diplomatique, septembre 2015 https://www.monde-diplomatique.fr/2015/09/CANN/53694

[4] François Ruffin, Jacques Delors, l’homme des firmes, Fakir, mars 2009 http://www.fakirpresse.info/Jacques-Delors-l-homme-des-firmes

[5] Agence Europe, 12 décembre 1993  ; cité in Bastiaan Van Apeldoorn, «  Transnational Class Strategy and European Integration : The Strategic Project of the European Round Table of Industrialists  », Thèse de maîtrise, Université d’Amsterdam, août 1994, p. 246.

[6] European Round Table [ERT], la voix de l’industrie, Corporate Europe Observatory, 2005, https://www.dessousdebruxell.es/spip.php?article36

[7] Laurent Mauduit, Direction du Trésor: le sulfureux pantouflage de Bruno Bézard, Mediapart, 25 mai 2016 https://www.mediapart.fr/journal/economie/250516/direction-du-tresor-le-sulfureux-pantouflage-de-bruno-bezard